Chronique - Sur la scène du crime

Chantal gailloux 


Sur la rue Papineau, à côté d’une bouche d’égout et d’un érable rachitique, une jeune femme gît sur le sol, les yeux levés vers le ciel, incapable de se relever. Une bicyclette est couchée à côté d’elle. 

Deux femmes accourent et s’empressent de composer le numéro téléphonique de l’extrême-urgence, le 9-1-1. La jeune femme tourne la tête et prend conscience de ce qui vient de se produire : Joron Auto Transmission à l’ouest et le concessionnaire de voitures d’occasion à l’est, tous deux témoins du drame. De l’autre côté de la rue, un homme au pantalon d’armée marche, indolent, et ne s’aperçoit de rien, probablement trop incommodé par la pluie. Sur la scène de crime, c’est le troisième témoin par défaut. 

Quinze minutes passent. Grelottant et détrempée jusqu’aux ouïes, elle est toujours étendue sur le sol ruisselant. L’autobus 45 déferle vers la rue Ontario. Elle aurait dû prendre l’autobus, qu’elle se dit. Le chauffeur de la ligne 45, un bon vivant à l’humeur contagieuse, distribue tous les soirs bonbons à Joseph, Robert, Jeanette et Rita. C’est dans la 45 que les distances socio-économiques sont les plus minces. 

Trente-trois minutes plus tard, elle n’a pas bougé; elle se trouve encore à 1,5 km de la catastrophe évitée à la maison. Comble du sort : l’hôpital le plus proche est situé à moins de 600 m. Les yeux de la jeune femme fixent toujours les grains de pluie qui lui éclaboussent la figure, cellulaire sur le cœur et le regard des deux inconnues rivé sur elle. On devine qu’elles sont lesbiennes. Et bouleversées, surtout bouleversées. Le parapluie ne suffit plus à retenir les gouttes de pluie. Les dents claquent. Elle s’impatiente et compose une seconde fois le numéro de l’extrême-urgence. 

Quelque quarante minutes plus tard, Urgence-Santé arrive enfin. Le technicien-ambulancier commence tranquillement l’immobilisation du corps. L’ambulancier, le vrai cette fois, prend la relève et entreprend de la déplacer de son lit de bitume vers la civière. Un cri d’atroce douleur s’ensuit. 

Les inconnues repartent, ni vues, ni connues. De quelle couleur étaient leurs yeux? Aucun souvenir, que la tonalité de leur voix qui résonne, tout comme la voix de cette ambulancière qui, avant de poser une seule question sur l’état de santé de la blessée, demande : « Portiez-vous votre casque, mademoiselle? » 

« Non, ma cuisse brisée est trop coquette », répond-elle. Le bon sens résonne, alors. 

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« Sans main su’l guidon, y’avance parce que la main invisible lui tient le bécyc’ », ricanait le personnage incarné par Christian Vanasse du trio d’humour politique, les Zapartistes, à l’occasion du 20e anniversaire de CACTUS, un organisme de distribution de seringues stériles niché au coin Sainte-Catherine et Sanguinet. 

Des habitués de l’organisme et des gens sensibles à la cause réagissaient fort au monologue de Vanasse qui a fait une analogie entre le crash boursier et une chute à vélo. Le système a montré ses limites il y a un an, lorsque la main invisible du libéralisme économique a fait tomber la bicyclette de sa corde raide. Un an après, l’économie se rétablit peu à peu pour retrouver le « confort » d’avant. Parce qu’avant, c’était bien mieux qu’en ce moment. Avec plus de 12 000 itinérants à Montréal, c’est vrai qu’on était bien. Et que dire des 900 000 Québécois vivant sous le seuil de pauvreté (11,9 %) ou des 230 000 Québécois qui ne croient pas être en bonne santé mentale (3,6 % de la population) ? 

Non, c’est vrai, ça va un peu changer : hier, le gouvernement du Québec a annoncé songer sérieusement à obliger les cyclistes de moins de 12 ans à porter un casque à vélo. 

Quel est le but? Sans doute de réfléchir sur la nécessité de protéger le bon sens des futurs citoyens pour qu’ils soient en mesure d’évaluer l’incongruité symptomatique ici décrite.