Prostitution homosexuelle: « Montréal, ville de consommation sexuelle »

Par Chantal Gailloux & Maxim Massé

Jeune homme prêt à combler tous tes désirs. » Alberto* gagne sa vie depuis dix ans avec le plus vieux métier du monde en annonçant ses services sur le Web et dans les petites annonces du Fugue, l’un des magazines de la communauté gaie de Montréal. Maintenant escorte indépendante, il y a longtemps qu’il ne fait plus la rue. 


Crédit: Wikimedia

Il accueille plutôt sa clientèle dans un luxueux appartement du centre-ville à quelques coins de rue du Village gai, le centre névralgique de la prostitution homosexuelle masculine dans la métropole. La rue Sainte-Catherine Est bouillonne sous l’enseigne du bar le Taboo, celle du Stock et autres commerces vendant les charmes de jeunes hommes à l’abri des regards.

La sollicitation dans la rue se fait de plus en plus rare à Montréal selon les dires de Jacques Moïse, cofondateur du Projet d’intervention auprès des mineurs prostitués (PIAMP). La prostitution homosexuelle est désormais offerte sur le Web, dans les annonces classées ou dans des établissements tels que les bars de danseurs nus, les salons de massage ou les saunas. « Dans une ambiance de fête et de spectacle, le Taboo, un bar de danseurs au coin de Dorion et Sainte-Catherine, est l’un des centres de cette prostitution juvénile », indique-t-il. 

« Il y a de plus en plus d’escortes depuis deux ans qui sont indépendantes ou qui viennent d’agences. Avant, dans le Village, il y avait beaucoup de prostitution homosexuelle dans les rues. Maintenant, les policiers sont partout et patrouillent beaucoup plus souvent. Il y en a donc beaucoup moins et c’est mieux ainsi », explique Alberto, escorte indépendante.

Selon ce dernier, la majorité des prostitués de rue sont toxicomanes, ce qui les rend plus vulnérables à la violence et aux risques de maladies transmises sexuellement. « Par Internet et les annonces classées, c’est prémédité et les clients sont filtrés. Ça nous permet de travailler en paix », souligne-t-il. 

« Il y a des gens qui passent leur vie dans la rue, sur le mont Royal ou dans les toilettes du Village. Moi, je ne trempe pas dans le milieu de la drogue et mes clients sont des hommes d’affaires, affirme Marc*, travailleur du sexe d’un salon de massage de la rue Sainte-Catherine Est. Mon milieu est propre et sécuritaire. » 

« On n’a pas éradiqué la prostitution homosexuelle de rue, mais il y a beaucoup moins de plaintes qu’auparavant », soutient Alain Gagnon au poste 22 du Service de police de Montréal. Patrouillant le territoire du Village depuis 20 ans, le commandant remarque une baisse de la sollicitation dans les rues depuis l’implantation du projet Cyclope en 2002, ce partenariat entre policiers et citoyens qui visait à éradiquer cette pratique.

Depuis que les patrouilles à pied et à vélo sont plus nombreuses, les interventions et les infractions liées à la prostitution ont bondi. Les policiers ont procédé à plus de 30 arrestations lors des 159 opérations de 2007. C’est dix arrestations de plus qu’en 2006 et ce, uniquement sur le territoire du PDQ-22. C’est ce qu’a révélé un article du Montréal Express – un journal local Internet – il y a un an. Des chiffres qui demeurent difficiles à situer dans leur contexte puisqu’il est quasiment impossible de recenser le nombre exact de prostitués masculins à Montréal.

UNE CLIENTÈLE DE PLUS EN PLUS VARIÉE
« Près de 98 % de mes clients sont des hommes mariés », lance d’emblée Marc en parlant de sa clientèle régulière. « La prostitution homosexuelle est devenue un phénomène énorme parce que notre génération est plus ouverte. En fait, les garçons sont de plus en plus bisexuels », explique Jacques Moïse, intervenant du PIAMP et aussi psychothérapeute.

Ce dernier explique que ces clients hétérosexuels sont issus d’une génération qui n’acceptait pas aussi ouvertement l’homosexualité. À l’inverse, les prostitués sont quant à eux plus jeunes et plus ouverts que leurs clients. « En moyenne, les clients sont âgés de 40 ans et plus, précise Robert*, de l’agence d’escortes masculines Horseboys. Nos escortes, elles, ont de 18 à 30 ans. Il y en a plusieurs qui aboutissent dans ce domaine à cause de l’argent rapide. C’est souvent l’une des dernières options qui s’offrent à eux.»

Les clients, quant à eux, ne recherchent pas nécessairement la satisfaction physique à tout prix. « Ils se confient souvent à moi, dit Alberto. Bien que ce soit plus rare, certains recherchent simplement un confident et font appel à moi pour m’avouer leurs fantasmes et leur bisexualité. C’est une vraie relation, peut-être même plus honnête que le mariage! Il s’agit d’une façon d’avoir des rapports homosexuels sans craindre d’être jugé ou rejeté. » Marc, lui aussi dans le métier depuis dix ans, constate le même phénomène : « La plupart de mes clients sont des hommes qui viennent me voir se permettent un écart de conduite et se font accroire qu’ils ne sont pas homosexuels. »

La clientèle est à ce point diversifiée que même des curés visitent le Village. « J’ai aussi eu comme clients quelques prêtres catholiques, affirme Alberto. Environ huit au total, je crois. La moitié venait de Montréal et l’autre, des États-Unis. »

Les prostitués commencent souvent leur carrière dès l’âge de 15 ans et ce, souvent en raison d’une fugue ou d’un abandon du nid familial, précise Christopher Earls, professeur au département de psychologie à l’Université de Montréal. « La clientèle de la prostitution homosexuelle recherche l’image d’un jeune homme tout beau, pas trop magané. C’est la quête du jeune garçon imberbe ». Il y a donc plusieurs jeunes qui entrent dans le milieu de la prostitution masculine, mais peu qui y demeurent suffisamment longtemps pour devenir escortes. « Ils peuvent rester dans la rue jusqu’aux environs de 19 ou 20 ans, affirme Jacques Moïse. Début vingtaine, la majorité se retire et une faible proportion devient escorte.

« Montréal, c’est une ville de consommation sexuelle », avance sans hésitation Jacques Moïse de PIAMP. Cette industrie attire essentiellement la gente masculine. Les clientes sont extrêmement rares, si bien que la prostitution hétérosexuelle masculine semble être un fait rare et la prostitution lesbienne, inexistante. 

« Ce phénomène n’est pas répertorié, poursuit Jacques Moïse. Je n’y ai personnellement pas fait face. Je crois que c’est parce que la psychologie sexuelle des hommes et des femmes est très différente, explique celui qui est aussi psychothérapeute. Les femmes sont plus spirituelles, alors que les hommes sont des bêtes, beaucoup plus génitaux. »